Éducation des filles en situation de conflit ou de guerre

Sept (7) mesures, toutes plus pertinentes les unes que les autres, pour favoriser l’éducation des filles en situation de conflit ou de guerre, sont compilées par l’Association québécoise des organisations de coopération internationale. Cette fiche est publiée dans le cadre de la Semaine du développement international 2019.

À ces mesures de développement portant sur les aspects socio-politiques, économiques et physiques, je vous propose ici des mesures éducatives!

Voici donc mon top 4 des mesures pour renforcer les stratégies éducatives en contextes sensibles.

1. Éducation post-trauma et lutte à l’impuissance et à la résignation acquise

Connues des sciences cognitives depuis 1972, l’impuissance et la résignation apprise (ou acquise) se développent chez une personne vivant une situation de trauma, d’inefficacité, ou de danger répété. Ce phénomène active dans son métabolisme des inhibiteurs de sérotonine et d’ocytocine, neurotransmetteurs associés au plaisir. Le résultat? Un état dépressif s’installe chez la personne, une perte profonde de confiance, le stress et l’anxiété prennent le pas, les motivations passent d’intrinsèques à extrinsèques, etc. En fait, c’est tout le contraire de la résilience. Les processus d’apprentissage cessent d’opérer normalement. Ces facteurs rendent, dépendant de leur gravité, imperméable à l’éducation. Bref, tout projet éducatif qui n’intègre pas cette dimension est, au minimum partiellement voué à l’échec, ou pire, complètement inutile.

Travailler sur l’impuissance, c’est oeuvrer à l’émancipation. Or, nombre de projets éducatifs, par exemple d’alphabétisation, en zones sensibles ignorent cet aspect et s’affairent donc inlassablement à donner des coups d’épée dans l’eau. Dans le meilleur des cas, oui certaines filles pourront s’en sortir, et on se satisfait d’une amélioration de la rétention scolaire par 15-20%. Dans le pire des cas, les résultats initiaux sembleront intéressants, mais les participantes n’auront rien appris, le projet aura ajouté à leur charge mentale… ou encore pire elles se seront senties incomprises et “ignorées sur le plan intérieur” les isolant davantage du monde. Cela renforce alors l’idée même que personne ne peut vraiment les aider. Simplement : elles ne reçoivent pas l’aide dont elles sentent avoir véritablement besoin. Il s’agit de propos, de jeunes femmes en situations particulièrement difficiles, recueillis lors de rencontres en 2016-2019. Ainsi, un projet d’éducation peut même avoir un effet non pas inutile, mais carrément négatif.

Bien sûr, on sortira en réponse le témoignage émouvant d’une personne qui en apprenant à lire aura compris “pour la première fois” qu’elle était “désormais capable de tout faire puisqu’elle a réussi à lire alors qu’elle n’y croyait pas”. Oui et, sans ironie, c’est merveilleux! C’est justement l’une des stratégies pour lutter contre l’impuissance, mais seulement une… et elle ne fonctionnera que chez un nombre limité de personnes car chacune a ses propres conditions intérieures et extérieures. Mais combien d’autres n’auront rien appris? Pour combien d’autres l’effet aura été l’inverse?

Il en existe même une version encore plus aiguë nommé syndrome de résignation, un trouble dissociatif du cerveau, pour lequel les enfants tombent en état catatonique prolongé nécessitant même une sonde pour les nourrir. Un excellent texte d’Alexandra Szacka fait appel à Sonia Lupien, spécialiste en neuroscience, qui affirme : « Il n’y a qu’un médicament possible pour ces enfants et c’est la restauration de l’espoir. »

Le phénomène d’impuissance est connu, ainsi que de nombreuses méthodes éducatives de lutte, alors nous pouvons systématiser ces résultats de succès, plutôt que de rester dans les stratégies conventionnelles issues des projets de développement techniques.

2. Éducation pour la résilience individuelle

Il ne suffit pas de mettre en place des programmes d’estime de soi (erreur!). mais plutôt, dans la foulée de la lutte à l’impuissance, de miser sur le développement de l’efficacité personnelle, de travailler sur le sentiment de contrôle de son environnement ou le sens de ses expériences; d’appuyer la construction de sa vision du monde et la structuration de ses identités, etc. Tous ces aspects contribuent, sont voire même centraux, au développement de la résistance et de la résilience.

Une foule de stratégies éducatives et de cadres peuvent être utilisés à cet effet : pensons rapidement à la pédagogie de l’espoir (Paulo Freire), à l’éducation civique et citoyenne ou à l’écocitoyenneté, ou au “double loop learning” (Chris Argyris et Donald Schön).

En cas de violences, surtout de nature sexuelle, cela permet également de réduire les effets de la trilogie inhibitrice de honte, culpabilité, et responsabilité, couplé au manque d’estime de soi. En cas de coups durs, la personne sera plus à même de rebondir puisqu’elle disposera de plus de ressources intérieures. Cela nécessite un effort conscient des enseignant.es et intervenant.es.

Le propre des “zones de conflits ou de guerre” est justement une atroce répétition de coups durs qui a un effet dévastateur sur toute tentative éducative, sur les processus d’apprentissage, etc. La résilience individuellement se doit d’être construite au sein même des programmes par des stratégies éducatives probantes.

3. Compétences socio-émotionnelles et interpersonnelles

Il est essentiel de travailler les compétences socio-émotionnelles qui renforcent également la solidité intérieure (voir ex.: social-emotional learning) par la compréhension de ses besoins, émotions, etc. Il faut également outiller pour faire face à la violence extérieure. De nombreuses méthodes et techniques permettent de désamorcer les conflits, les agressions verbales et les micro-agressions lorsque nous en sommes la cible, ou même de les prévenir. Par exemple, on connaît l’Aïkido verbal ou la communication non-violente. Ces deux approches permettent d’éviter l’escalade de conflits pouvant mener à la violence tant dans les relations interpersonnelles quotidiennes en contexte privé que public : domestique, scolaire, en groupe, etc. Ces techniques, et plusieurs autres, favorisent également le développement de relations saines et authentiques s’enracinant profondément dans l’égalité. C’est un élément de facto très favorable à une éducation de qualité des filles, qui a comme double effet de contribuer à un contexte social adéquat.

Cela peut ainsi s’utiliser autant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle communautaire. C’est autant valable pour des jeunes qui grandiront dans une vision toxique de leur identité en endossant un rôle d’agresseur, que pour les personnes potentiellement la cible de ces agressions.

De nombreuses mesures de gestion de conflit, de dialogue et de stratégies de gestion de classe peuvent être adoptées par les parents ou par les responsables scolaires, ou des internvenant.es communautaires. Les intervenant.es éducatifs sont toujours unanimes à ce sujet : difficile d’avancer dans les apprentissages liés au contenu des programmes lorsque la discipline prend toute la place ou si un climat malsain règne entre les élèves.

4. Renforcer l’appartenance au groupe et renforcer la cohésion sociale

Le groupe (classe, communauté, etc.) doit aussi disposer d’une capacité à rebondir. Les caractéristiques lui permettant cette résilience se trouvent, entre autres, dans la solidité du tissu social et de la cohésion.
L’histoire récente de Leymah Gbowee, Nobel de la paix 2011, et d’un groupe de femmes forçant la main des militaires pour un accord de paix au Liberia, rappelle la puissance et l’impact des femmes qui, malgré les violences inouïes, réussissent à s’allier alors qu’un conflit armé fait rage.

Un tissu social cohésif réduit les situations tantôt criantes tantôt ambiguës pouvant mener à des agressions, tout en offrant un bouclier de protection social, un effet de groupe, pour se protéger. Le groupe aura tendance à protéger et à maintenir en son sein tous ses membres.

L’inverse existe où le groupe est lui-même le vecteur de conflit! Il est essentiel de travailler sur les critères et caractéristiques permettant au groupe de développer une bienveillance collective. Il y a des stratégies efficaces, d’autres à éviter. Nombres de méthodes pertinentes sont au coeur d’une éducation citoyenne de qualité qui joue tant sur les dimensions juridiques, que socio-identitaires et participatives.

Amener les membres d’un groupe à collaborer autour de projets collectifs leur tenant à coeur est une stratégie bien connue dont le projet sert finalement de prétexte. Toutefois, il faut surveiller les dynamiques interpersonnelles et intervenir de manière active et adéquate pour renforcer des liens de qualité au sein du groupe et permettre de réduire du même coup l’agression venue de l’intérieur.

Mot de la fin

Évidemment, l’angle à donner à ces approches varient en fonction des contextes, mais elles sont toutes des pièces de casse-tête essentielles. Il ne s’agit pas de mesures accessoires. Elles sont effectivement aussi essentielles à une éducation de qualité, spécialement en zone de conflit ou de guerre, qu’une route sécuritaire pouvant mener à l’école. Ainsi, encore faut-il que ce qui s’y déroule réponde adéquatement à la situation, sans quoi l’intervention sera inutile, voire nuisible.  

Trop souvent, on aborde les enjeux d’éducation avec des approches classiques de projet de développement en portant notre attention sur les conditions sociales, économiques, politiques et physiques, mais sans regarder la nature même de l’objet ou de l’outil éducatif que nous avons entre les mains. Toutefois, grâce au travail en réseau et à la collaboration entre organisations, ces failles peuvent être comblées.


Merci à Jessica Lachontch pour les références utiles, dont l’histoire si inspirante de Leymah Gbowee.