Activisme : 10 causes d’épuisement (partie I)

Le taux de désengagement et de dépression chez les “éducatrices et éducateurs à la justice sociale” se situerait entre 50 et 60% (Klandermans 2003), ce qui se situe au dessus de la moyenne de dépression chez l’ensemble de la population.

Ces statistiques semblent se généraliser pour les activistes, travailleuses et travailleurs sociaux, et les personnes ayant des occupations (professionnelles ou non) basées sur l’engagement social… qui seraient alors plus à risque de dépression et de suicide que la moyenne. Mais pourquoi?

Dans ce billet j’explore 10 causes vécues et situations observées dans mon entourage et chez moi-même, le tout confirmé par la science (en référence). Si certains risques concernent tous les activistes et autres personnes socialement engagées, d’autres sont spécifiques à des contextes particuliers. Par exemple, les taux de dépression sont encore plus fort chez les activistes de groupe minoritaires. N’étant moi-même pas issu d’un groupe minoritaire stigmatisé au sein de ma propre société, je ne m’expose pas à tous les risques supplémentaires que doivent affronter ces individus. Vous trouverez à la fin du texte une précieuse liste de ressources pour approfondir ces sujets.

Risque #1) Vivre de ses passions

Qui ne souhaite pas faire de ses rêves et de ses passions son travail? Combien ont un emploi qui transgresse leurs valeurs, mais qui trouvent différentes justifications pour y rester, au moins temporairement, en espérant s’en échapper? Vivre ses passions au travail est un cadeau incroyable, mais cela peut vite défi imposant.

D’abord, pour un travail lié de près à nos valeurs, on donne sans compter et c’est un risque pour notre santé et pour la conciliation travail-famille.
Ensuite, comme ce travail est aussi attaché à notre engagement personnel et social, tout est plus émotionnel : nous sommes affectés plus positivement par les succès, mais plus négativement par les difficultés. Nous manquons alors d’objectivité et les défis ou obstacles rencontrés sont pris trop personnellement si on ne fait pas attention.
Finalement, comme nos passe-temps sont souvent très près de nos activités professionnelles, la séparation vie-travail est difficile. De ce fait, on perd souvent le recul nécessaire pour accomplir efficacement nos tâches. Or, devenir inefficace dans le champ qui nous passionne peut complètement nous retourner l’esprit.

Oh combien se définissent par leur emploi et voient dans leurs échecs ou difficultés professionnels des échecs personnels qui questionnent même leur identité? Imaginez maintenant quand cet emploi symbolise en plus l’ensemble de vos valeurs et qu’il s’agisse de votre passion! Ceci n’est pas unique aux activistes, mais celles-ci et ceux-ci y sont particulièrement prédisposés.

Risque #2) Permanence des défis

Nous travaillons sur des enjeux qui existent tout autour de nous en permanence. Ce n’est pas parce que nous quittons le bureau à 17h le vendredi que le trafic d’enfants, la destruction de l’environnement ou la pauvreté cessent jusqu’au lundi. Alors, même lorsque nous tentons de créer de la distance, le réel dans ses moindre détails nous le rappelle constamment et c’est difficile de décrocher. On pense alors constamment aux projets, à ce que nous devons faire ou devrions faire, c’est obsessif. Cela nous guide vers les deux prochains points.

Risque #3) Syndrome d’Atlas

Selon le mythe grec, comme punition pour avoir défié les dieux, le géant Atlas fut condamné à porter le poids de la voûte céleste sur ses épaules. La volonté même de s’engager repose généralement sur le sens de responsabilité quant aux défis sociaux et environnementaux de nos sociétés. Résultat, nombreux.ses sont victimes du syndrome d’Atlas et ressentent le poids du monde sur leurs épaules. Parfois c’est l’égo, parfois le sens de responsabilité. Au quotidien, qu’est-ce que cela signifie? Je n’en fait jamais assez! Les problèmes existent toujours, alors je me jette corps et âme dans le boulot.

Si je prends une pause, je culpabilise, alors je dois continuer à travailler, sans arrêt. Ayant le nez coller dedans en tout temps, je perds la capacité de prendre du recul. Combien de collègues passent leurs soirées à travailler et leur fin-de-semaine en rencontres, formations ou événements d’engagement en tout genre?

Risque #4) Sentiment d’urgence et d’inefficacité

La majorité des enjeux sociaux et environnementaux ont des conséquences désastreuses sur des millions d’individus partout à travers le monde et jusque dans nos quartiers. Le sentiment d’urgence crée un stress latent, qui prend plusieurs jours de repos complet avant de disparaître et crée une véritable fatigue à long terme. Cela est couplé au sentiment d’inefficacité face à l’ampleur des défis à relever. Or, même suite à des succès incroyables, il semble toujours y avoir plus de problèmes à résoudre. À cela s’ajoute le fait que plus on creuse et plus on devient compétent, plus on prend la pleine mesure

Risque #5) Culture toxique de l’engagement

Plusieurs organismes ont une culture organisationnelle de “l’engagement sans compter” qui est complètement autodestructrice sur le long terme si elle n’est pas dosée. Entretenir cette culture de l’engagement au sein de son organisation doit venir automatiquement avec la responsabilité de veiller au bien-être des membres de son équipe, autrement c’est hautement irresponsable et cela devient un système qui cannibalise ses propres forces. Je ne compte plus les ami.es qui se sentent jugé.es de “prendre leur soirée”, ou de terminer leur journée de travail “seulement 2h” après la fin officielle de leurs journées. Ce phénomène est largement documenté et finit par tuer l’engagement.

Risque #6) Biais d’activiste

Travailler dans le social, c’est comme faire un cours en cinéma. On ne voit plus jamais un film de la même manière, on pense au cadrage, aux effets de lumière et de couleurs, aux jeux des actrices et acteurs, etc. Comme activiste, on fait une sortie le soir, on voit la publicité dérangeante et les comportements des gens qui, “quelle horreur!”, accentuent le problème social sur lequel nous planchons! Chaque nouvelle dans les médias a le potentiel d’être un douloureux rappel de la réalité, amplifiant toujours le syndrome d’Atlas. On voit le mal partout, et plus on se spécialise, plus on le voit dans les micro-détails du fonctionnement social, dans les interactions avec nos proches, même dans les blagues et discussions anodines. C’est excessivement éreintant à la longue et cela nourrit parfois une part d’agressivité. D’autres fois, c’est le cynisme commence à s’immiscer si on ne prend pas garde.

Risque #7) Violence et traumas

Être activiste implique souvent une conscience relativement aiguë de certains phénomènes sociaux et environnementaux qui nous entourent et un refus de les ignorer. Évidemment nous ne voyons pas tout, mais nous en voyons suffisamment pour avoir été indigné (souvent à la base de notre engagement)… et plus nous poursuivons notre chemin d’activiste, plus nous sommes témoins d’injustices et même d’atrocités dont plusieurs nous touchent droit au cœur. Plusieurs personnes avec lesquelles nous travaillons directement ou indirectement vivent des conditions horribles. Deux personnes que je connaissais de manière plus ou moins distante furent tuées par balle.

Certains d’entre nous sont en contact direct avec les traumas d’autres personnes, que ce soit ici ou à l’étranger et sont exposés même à des situations dangereuses. Il ne faut pas s’étonner que plusieurs d’entre nous vivent à leur tour des passes difficiles. Lorsque la compassion et l’empathie sont au coeur de nos engagements, il faut faire doublement attention.

Risque #8) Solitude et marginalisation

Les personnes socialement engagées le sont souvent sur la base d’une indignation quant à l’état de la société, ce qui par défaut remet en question l’ordre toléré ou accepté par une majorité. Ainsi, s’engager sur certains sujets est par défaut ou par nature même marginal. Par nos engagements, nous sommes souvent en marge de la société, de nos amis ou de nos proches, par nos choix de vie différents. Il faut aussi avouer que c’est lourd d’avoir un proche qui ramène tout à la faim dans le monde, la pauvreté ici ou l’effondrement de l’écosystème. Nous avons besoin de partager et de souffler, et généralement nous n’avons pas les canaux pour le faire, alors nos proches subissent nos discours, envolées lyriques et réflexions.
Nous avons aussi besoin de se sentir soutenu, de sentir que d’autres s’engagent autour de nous, que nous ne sommes pas seuls. Malheureusement, nous sommes souvent maladroits dans nos communications à cet égard et notre rôle n’est pas socialement suffisamment valorisé.

Risque #9) Discours alternatif

Inversement, ceux qui portent un discours “mainstream”, ancré dans la connaissance populaire et commune, peuvent plus facilement résumer leur points de vue en deux minutes en faisant appel à toute sorte de lieux communs connus de toutes et tous. Par défaut, l’activiste se retrouve à devoir faire l’effort de déconstruire avant de reconstruire, souvent avec une terminologie au départ spécialisée à son champ d’action. Cela ajoute substantiellement à la charge mentale. Une entrevue de deux minutes à la radio est donc souvent par définition non-jouable ou inéquitable.
Ah! Porter un discours alternatif est pratiquement inhérent au fait d’être activiste. Par défaut, nous parlons d’enjeux qui ne sont pas toujours “mainstream”, grand public, et pour lesquels une tonne phénoménale de préjugés et stéréotypes sont véhiculés. C’est souvent aussi l’une des base de notre engagement.

Risque #10) Bis repetita… et ad nauseam

Cette charge d’avoir l’impression de toujours devoir réexpliquer à partir de zéro et lourde pour une vaste majorité d’activistes… et maintenant : oh combien d’allié.es et d’ami.es (autochtones ou de membres d’un groupe minoritaire) m’ont confié être constamment sollicitées, au quotidien, obligé.es de reprendre à partir de zéro, à chaque nouvelle rencontre ou nouvelle personne, les bases de qui elles/ils sont et déconstruire les stéréotypes les plus élémentaires. Elles évoquent toutes être continuellement dans un rôle de perroquet, les empêchant quasi systématiquement d’aller au-delà de ce premier niveau, créant une lourde charge mentale. La répétition alimente le sentiment de ne jamais réussir à se faire comprendre. C’est sans parler du discrédit automatique dont elles sont la cible avant même d’ouvrir la bouche en contexte interpersonnel et professionnel. Je ne m’étalerais pas davantage sur le sujet comme il serait adéquat que ces perspectives proviennent des personnes vivant ces situations de l’intérieur (plutôt que de l’observateur que je suis qui n’en comprend qu’une partie). Ce faisant, pour éviter de leur transférer une part de charge à nouveau… on m’a suggéré d’excellents articles sur le sujet à partager, voire ci-bas.
(Si vous connaissez d’autres sources, n’hésitez pas à me faire savoir pour que je les ajoute.)

Alors voilà…

Ces scénarios s’appliquent de manière variable, mais représentent des risques et des causes d’épuisement auxquels s’exposent toutes les personnes qui s’engagent socialement ou environnementalement. Ceux-ci sont ensuite largement amplifiés dépendant des contextes d’engagement, de l’appartenance à un groupe minoritaire ou non, etc.

J’espère avoir attiré votre attention sur ce phénomène trop souvent sous-estimé.

  • Indépendamment de la perception que vous avez de votre niveau d’engagement, sachez que ces risques existent et peuvent s’appliquer à vous.
  • Si vous côtoyez des proches qui vous cassent les oreilles avec des enjeux sociaux ou environnementaux, ou qui en ont fait leur travail, sachez que malgré tout (généralement, haha) elles vous aiment et qu’elles ont besoin de vous.
  • Si votre engagement social prend de plus en plus de place dans votre vie, alors commencez à vous armer pour affronter ces divers périls, car ils surviendront plus vite qu’on ne peut le croire.
  • Si vous vivez une situation difficile du fait de vos engagements, courage! N’hésitez pas à aller chercher du soutien.

Dans un deuxième billet, il sera questions de différentes stratégies utiles pour éviter ou affronter ces causes d’épuisement.

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