Indigner pour mobiliser : 5 conséquences toxiques

Une technique largement répandue consiste à utiliser l’indignation pour mobiliser. L’efficacité de cette méthode est démontrée depuis longtemps, mais dans certaines conditions, le processus devient un piège aux conséquences particulièrement toxiques… et ce faisant, trop souvent, intervenant.es ou pédagogues nuisent à la mobilisation et à l’engagement.

Pour cet article, d’abord, un survol de la mobilisation et de cette technique répandue. Ensuite, nous distinguons dans quelles circonstances et en quoi cela devient toxique, avant de terminer sur quelques questionnements et recommandations.

Mobilisation par les “trois s’in”

En bref

Bien qu’il y ait plusieurs définitions (Larousse), la mobilisation se réduit souvent à amener une personne ou un groupe à poser un geste concret (ex.: signer une pétition, faire un don ponctuel ou récurrent, consommer un type de produit plutôt qu’un autre, sortir pour manifester, soutenir un projet de loi, etc.). C’est le passage à l’acte qui est déterminant.

L’une des techniques les plus courante en mobilisation citoyenne est l’utilisation de l’indignation comme levier d’engagement, couplée à l’information et à l’implication. C’est la technique des “trois s’in”. Concrètement, la technique consiste en la séquence suivante : Indigner, Informer, Impliquer.

Cette pratique est inspirée de la pédagogie de l’indignation de Paulo Freire explorée dans une oeuvre remarquable toujours d’actualité, Pédagogie des opprimés, 1969. En effet, aujourd’hui encore, l’indignation est perçue comme une puissante source de motivation pour le passage à l’action. Certain.es la voit même comme le point de départ de toute revendication.

Cas d’usage

Or, il y a différents cas de figure, certains a priori désirables, d’autres problématiques.

Comme éthique personnelle d’action : Lorsque quelque chose nous indigne, agir pourrait être considéré comme un devoir moral et éthique, entre autres, par soucis de cohérence. Et bien sûr, avant d’agir, il est généralement recommandé de s’informer. La séquence indignation, pour enclencher la quête d’information suivi de l’implication semble donc désirable. Transmettre cette idée, cette éthique, apparaît alors comme plutôt positif.

Comme stratégie éducative ou d’engagement : Également, amener les participant.es d’une activité à être choqués et à s’indigner, puis à prendre le temps de bien s’informer afin de passer à l’action de manière efficace… semble aussi logique.

C’est justement là où le bât blesse. Trop souvent, on ne prend pas le temps. Ainsi, en accéléré, on tentera de choquer avec des images ou une histoire. On profitera alors du moment de déséquilibre pour fournir de l’information amplifiant l’indignation. Puis on vous tendra une solution clé en main : signer, donner, s’abonner, etc. Le tout permettra de vous sentir mieux, après le choc initial d’indignation. Cela se déroulera sur un coin de rue ou ailleurs, mais surtout… en moins de 5 minutes.

C’est ce mode “express” qui pose les plus grands pièges toxiques. Oui, la technique est très efficace, mais cinq conséquences négatives imposent de repenser cette stratégie malheureusement sur-utilisée.

Cinq conséquences

#1)Manipulation et éthique douteuse

La technique marche sur la fine ligne de la manipulation par le manque de transparence quant au processus sollicité. L’indignation sert de déclencheur de la volonté d’agir, mais sans pourtant être pleinement informé, puisque cela vient en deuxième. Alors c’est cette cette étape qui devient déterminante dans l’éthique du procédé.

Une fois l’écoute réelle et la volonté activée grâce à l’indignation, prend-on vraiment le temps d’informer pour que la personne se fasse une tête sur le sujet…? ou projette-t-on rapidement dans une action clé en main?

Cela cache une réalité plus sombre : trop souvent, on ne s’intéresse pas vraiment à la personne, mais à ce qu’elle pourrait faire pour nous. On ne traite ainsi pas l’individu dans sa pleine autonomie et avec une considération pour son intelligence, on l’utilise comme un moyen pour obtenir un nom, une ligne de plus dans sa pétition, ou de l’argent. Cela réduit la personne à l’action qu’on souhaite qu’elle pose plutôt qu’à une personne pensante dotée de libre arbitre. C’est le contraire de l’empowerment, de l’autonomisation et de la pleine reconnaissance du droit à l’autodétermination.

#2)Appel au sentiment

La phase d’indignation se fait généralement par un appel aux sentiments. Cet appel est réputé comme étant l’une des méthodes les plus efficaces pour motiver quelqu’un à l’action. (“Beliefs through Emotions”, Nico H. Frijda and Batja Mesquita in Emotions and Beliefs, N. Frijda, A. Manstead and S. Bem, ed., Cambridge University Press, 2000, p 47.) Et la phase d’information, devant ramener un côté plus rationnel ou analytique, offre trop souvent un palmarès de données bien choisies qui amplifient finalement l’indignation. Les données donnent l’illusion d’information. Ex.: Un extrait vidéo choc est présenté suivi d’un propos comme

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Exemple

Ici, le manque de temps pour prendre du recul et analyser garde l’individu dans la démarche émotionnelle, en bref : pas le temps de réfléchir.

En plus de cette manipulation, de ce sophisme, l’appel récurrent aux sentiments exacerbe ce “chemin mental”. Plus le chemin “émotionnel” est utilisé, comme une route qu’on emprunte toujours, plus il se creuse et moins celui de la rationalité apparaît comme visible. Cela prédisposerait alors la personne à être de plus en plus réceptive à ce type d’appel… et ceci, indistinctement de la nature du discours (ex.: pro OU anti-immigration). La personne reste alors dans un réflexe de réponse impulsive. C’est donc de la manipulation doublée par un conditionnement fragilisant l’esprit critique sur le plus long terme.

#3)Engourdissement et désensibilisation

La récurrence de l’exposition au procédé favorise une désensibilisation du fait de l’empathie de la personne ciblée lorsque celle-ci est affectée négativement, blessée par la technique ou les images sollicitées, etc. De nombreuses recherches étudient le phénomène de désensibilisation à la violence. Mary Cover Jones, une psychologue de renom (1896-1987), développa ce processus comme thérapie comportementale contre les phobies et l’anxiété. Ainsi, en utilisant ad nauseam l’indignation comme technique de mobilisation (surtout si émotionnellement choquante) on utilise un processus de désensibilisation reconnu.

La répétition de la méthode favorise un engourdissement où l’on est de moins en moins attentif au message. Cela mène à une surenchère d’histoires ou d’images horribles afin de choquer encore mieux que “les organismes avec lequel nous sommes en compétition pour la visibilité”. Cela déplace le débat dans le “sanglant”, le sensationnalisme et le misérabilisme. Dans le cas de la lutte à la pauvreté, on déshumanise même trop souvent la personne à aider en créant pratiquement une caricature. On habitue à des discours catastrophistes et manichéens. On crée des stéréotypes plus grands que nature, rendant difficile de mobiliser ensuite pour des causes tout aussi vitale mais qui n’ont pas le glamour nécessaire. Bref, de moins en moins efficace, la répétition du procédé pousse donc sur une pente savonneuse et dangereuse.

#4)Déresponsabilisation et inaction

La récurrence de ce processus provoque chez certaines personnes l’attente et l’inaction : “Quand quelque chose va mal, on me dit généralement quoi faire” ou encore et surtout “Quelqu’un va bien trouvé une solution.” Les biais cognitifs derrières ces commentaires sont documentés par la science (1) (2) (3) pour susciter l’inaction. La responsabilité est donc externe, en plus de se combiner à une dose de pensée magique. Le processus active la déresponsabilisation. C’est d’autant plus vrai que la personne ciblée n’est pas actrice, n’a pas le temps, ni l’espace pour s’approprier la démarche et encore moins l’enjeu. Elle n’est pas initiatrice, instigatrice, créatrice, autonome. On ne considère donc pas la personne dans sa pleine autonomie, comme actrice de changement, comme partenaire. Elle est exécutante (ce qui nous renvoie au point sur l’éthique). Cela nuit alors à la réactivité, à la capacité de trouver des solutions par soi-même et à l’esprit d’initiative. Bref, en faisant la promotion de causes sociales par ce procédé, on favorise une mécanique de conformisme.

#5)Exonération et bons sentiments

La personne se sent mal pour quelque chose qu’elle ignorait peut-être il y a tout juste quelques minutes… puis à l’issue de la rencontre elle résorbe sa culpabilité, sa peur, ou son indignation en posant un geste. En plus d’être érigée en quasi-obligation morale, pour s’assurer qu’elle pose le geste, on fait un effort impressionnant de vente : “c’est LA solution”, ou “c’est CELA que vous pouvez faire de mieux”.

C’est d’autant plus pervers qu’une fois l’action posée, la personne croit sincèrement avoir fait sa part (bien oui : elle a posé LE geste important!). En voulant absolument faire passer à l’action, on vend tellement le geste, que la personne en vient à considérer qu’il n’y a que ça de vrai. De ce fait, on active une forme de désengagement des autres actions sociales (qui aura bien sûr moins d’impact chez une personne socialement très engagée).

Des fois, on y ajoute une touche compatissant “nous savons que vous êtes occupés, et que cela vous préoccupe, donc le mieux, c’est de donner. Vous saurez que vous aurez fait votre part”. La personne ciblée vient d’être exonérée, c’est-à-dire déchargée de ses obligations morales. Elle a fait sa Bonne Action, elle peut retourner à sa vie et ne pas changer ses habitudes qui sont peut-être même à la base de l’existence de l’enjeu dont l’organisme est venu traité.

Également, qui nous dit que CE geste est vraiment si pertinent? Généralement, les solutions dont nous disposons et ce qui est considéré souhaitable évolue rapidement. Il y a donc un danger à mobiliser “aveuglément” pour UN geste en le présentant comme LA panacée. Lorsque l’individu découvrira qu’il n’est peut-être pas si bon, alors on perdra confiance.

Bref, pour toutes ces raisons, utiliser l’indignation sans se donner le temps est un processus toxique et malsain. Il y a une certaine différence entre coincer quelqu’un sur un coin de rue sans lui laisser véritablement le temps de penser, ou construire une publicité en format écrit, par exemple, qui laisse davantage l’espace à la personne pour réfléchir ou en discuter avec ses proches.


Pourquoi?

Pourquoi cette pratique manipulatrice de la part d’organisations? Pourquoi franchit-on parfois (ou souvent?) la ligne éthique?

  1. Pressé par les impératifs du moment, de visibilité, de rendement, les pressions des bailleurs de fonds, c’est tentant pour un organisme de faire appel à cette mécanique, d’autant qu’à l’échelle individuelle, elle donne des résultats.
  2. Face à l’ampleur des désastres, on se dit aussi parfois que la fin justifie les moyens. On ressent l’urgence de l’action. On devient prêt à tout pour mobiliser, car on se convainc du bien fondé de notre mission.
  3. Lorsque nous sommes engagés et mobilisés, on a tendance à considérer les autres autour de soi comme ne l’étant pas suffisamment. On oublie trop facilement le chemin qu’on a parcouru. C’est facile de juger et de se placer en position de supériorité morale sans trop s’en rendre compte, prétendant savoir ce qui est bon pour l’autre. Ce faisant on déshumanise l’autre, on le vole de sa capacité de réflexion critique. On se lance à l’assaut de nos proches.

Mieux faire?

Lorsque les circonstances justifient l’approche d’indignation, peut-on éviter les images misérabilistes? Peut-on, lors de l’intervention, offrir une fenêtre de dialogue pour laisser la personne interpellée proposer des idées de solutions? Peut-on offrir un complément d’information qui ne sert pas qu’à remplir la fonction de convaincre? Pourrait-on même migrer vers des stratégies de dialogue citoyen afin de susciter un mouvement plus profond que l’éphémère campagne éclaire?

C’est le propre de toute publicité ou action de mobilisation de pousser les individus à poser un geste, mais le fait-on en les considérant comme des moyens, les outils de notre ambition, ou comme des personnes actrices de changement? Incarne-t-on vraiment les principes de libre arbitre, d’autodétermination et de dignité humaine, bref les principes que l’on prétend défendre?

Notre action à visée sociale ne peut pas, je crois, être socialement irresponsable. Il faut arriver à objectiver, à prendre du recul, à sortir de la réaction et de la logique d’urgence pour plutôt choisir l’action stratégique et… plus profondément la création collective d’un tissu social cohésif permettant aux individus et aux collections d’affronter les défis de notre temps.

Finalement, l’indignation n’est pas le seul levier de motivation, même s’il reste un levier puissant. L’amour, l’appartenance, le sens du devoir ou le plaisir peuvent aussi être des leviers pertinents. Mais peu importe le levier utilisé, ces mêmes considérations s’appliquent. Pour ma part, je crois qu’il existe de nombreuses manières de mobiliser efficacement et éthiquement dans le court terme sans sacrifier le long terme.

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